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Propriete fonciere et refugies centrafricains a Garoua-boulaï

Philippe Awono Etanga
29 January 2026

L’accès à la terre pour les réfugiés centrafricains à Garoua-Boulaï révèle une interaction complexe entre les dispositifs fonciers coutumiers, les dynamiques sociales et les cadres juridiques. Mêlant entretiens et analyse documentaire, Philippe Etanga Awono révèle des mécanismes d’accès à la terre souvent invisibles aux analyses institutionnelles classiques.

Depuis 2013, l’afflux massif de milliers de réfugiés centrafricains à Garoua-Boulaï a bouleversé l’équilibre foncier local. Le besoin de terres pour l’installation, l’habitat et l’agriculture s’est accru, amenant les réfugiés à adopter des stratégies pour l’obtention d’une propriété foncière. 

Ngbola Sah I Wilfried, Adjoint au Sous-Préfet de Garoua-Boulaï.


 

Concession et plantation de manioc de Bodamé Réfugié centrafricain à Gado-Badzéré, 21/01/2025, Philippe Etanga Awono

Lieu d’accueil des réfugiés centrafricains situé à la frontière orientale du Cameroun, Garoua-Boulaï illustre les pratiques d’appropriation foncière des réfugiés en dehors des dispositifs étatiques formels. Contrairement aux conceptions strictement juridiques de la propriété foncière, l’accès à la terre des réfugiés repose largement sur des arrangements coutumiers, où les chefs de village et les notables locaux Gbaya jouent un rôle central. Ainsi, comme l’affirme le chef de village de Gado-Badzéré M. Azia Martin :  

Par solidarité, et en raison des liens historiques entre certaines ethnies camerounaises et centrafricaines notamment les Gbaya, les chefs traditionnelles que nous sommes et même les chefs de familles attribuent des terres aux réfugiés, soit à titre gracieux, soit en échange de services. 

Néanmoins, la plupart du temps ces accords sont précaires, car ils reposent sur des engagements oraux pouvant être remis en question à tout moment.  

 

Parallèlement, à Garoua-Boulaï les réfugiés disposant de ressources financières parviennent à accéder à la terre via l’achat ou la location de parcelles auprès des populations locales. Toutefois, le cadre légal camerounais ne leur permettant pas d’obtenir un titre foncier sans citoyenneté, ces transactions restent majoritairement informelles, exposant les réfugiés à des risques accrus d’expropriation et de litiges fonciers. 

 

Pour contourner ces barrières administratives et accéder à la propriété foncière, les réfugiés de Garoua-Boulaï usent des pratiques peu orthodoxes. Comme l’explique M. Mbé Levis : 

A Garoua-Boulaï les réfugiés sont même des bailleurs. Parmi leurs locataires, on retrouve même aussi des camerounais. Les réfugiés perçoivent le loyer chaque fin du mois. 

Dès lors, l’on peut s’interroger sur la manière dont les réfugiés contournent les barrières juridiques camerounaises. A ce sujet, plusieurs personnes interviewées sont unanimes sur la complicité de certains camerounais. En effet, comme l’explique Bodamé Thibaux réfugié centrafricain : 

C’est la corruption. Certains camerounais acceptent l’argent des réfugiés et se font passer pour les propriétaires de la parcelle de terrain achetée. Mais en réalité ladite parcelle appartient à un réfugié.

Cette informalité révèle un décalage entre le droit foncier formel et les pratiques locales d’attribution et de gestion des terres à Garoua-Boulaï.

Par ailleurs, l’intervention des organisations humanitaires et des institutions étatiques dans la gestion de l’accès à la terre des réfugiés centrafricains est déterminante. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et d’autres ONGs tel que Lutheran World Federation (LWF) jouent un rôle majeur en négociant avec les autorités locales afin de garantir des espaces d’installation pour les réfugiés. Les sites d’accueil mis en place tel que le camp de réfugiés de Gado-Badzéré depuis 2014, offrent un refuge temporaire sécurisé, mais ne facilitent pas toujours l’intégration socio-économique des réfugiés par l’agriculture. Néanmoins, certains programmes de développement rural tentent d’atténuer ces limites en favorisant l’octroi de terres cultivables aux réfugiés. Selon Mefigue Jean Joël, responsable de l’ONG locale “Possible Cameroun”:

Les ONG négocient avec les leaders communautaires afin d’obtenir un accès temporaire aux terres, permettant ainsi aux réfugiés de s’engager dans des activités agricoles. Par ailleurs, certains réfugiés issus du même groupe ethnique local Gbaya parlant la même langue, parviennent plus aisément à acquérir des droits sur des terres cultivables ainsi que sur des parcelles destinées à la construction.

Plusieurs défis entravent l’accès durable à la terre à Garoua-Boulaï. La pression foncière croissante, exacerbée par l’augmentation démographique et l’afflux de réfugiés, génère des tensions avec les communautés locales. Ces dernières perçoivent la présence des migrants comme une concurrence pour les ressources agricoles. En outre, l’absence de reconnaissance officielle des droits fonciers des réfugiés accroît leur vulnérabilité et alimente une insécurité juridique chronique. Ainsi, par une approche intégrée combinant droit formel et coutumier, certaines solutions potentielles peuvent être envisagées afin de garantir l’accès des réfugiés à la propriété foncière : 

  • L’État camerounais pourrait délivrer des permis provisoires accordant aux réfugiés le droit d’occuper et de cultiver des parcelles déterminées. Ces documents offriraient une sécurité juridique tout en demeurant flexibles, en tenant compte du caractère temporaire de certains camps.
  • La collaboration entre l’État et les chefs communautaires pour formaliser et légitimer l’accès coutumier aux terres par des accords écrits. Cette démarche permettrait de concilier les pratiques locales avec le droit statutaire tout en réduisant les tensions avec les communautés hôtes.

Par ailleurs, les modalités d’intégration foncière à Garoua-Boulaï reflètent des dynamiques locales spécifiques. Il est donc essentiel de prendre en compte ces réalités afin de sécuriser les droits fonciers des réfugiés, de réduire les tensions avec les communautés d’accueil et de favoriser une intégration durable.

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